Thèmes

L'azulejo portugais

Cinq siècles de céramique de revêtement, du motif hispano-mauresque au grand panneau baroque et à l'azulejo industriel.

Capela das Almas, Porto · Vitor Oliveira, CC BY-SA 2.0 — Wikimedia Commons

Aucun autre pays européen n’a fait de l’azulejo un élément aussi structurant de sa culture visuelle. Au Portugal, la céramique de revêtement a cessé d’être un ornement accessoire pour devenir un langage à part entière — capable d’organiser l’espace, de raconter des épisodes et de fixer une identité. Parcourir son histoire, c’est parcourir l’histoire même de l’art portugais.

Du motif à la figure

Le mot vient de l’arabe az-zulayj, « pierre polie ». Les premiers azulejos arrivés au Portugal, au XVe siècle, étaient hispano-mauresques, importés de Séville : des motifs géométriques de tradition islamique, où la répétition modulaire couvrait le mur comme un tapis. Les techniques de la corda seca et de l’aresta maintenaient les couleurs séparées par des sillons ou des arêtes en relief.

Le tournant se produit au XVIe siècle, avec l’arrivée de la faïence d’influence italienne et la technique de la majólica, qui permettait de peindre librement sur l’émail blanc d’étain. L’azulejo cesse d’être motif pour pouvoir devenir figure : il s’ouvre à la composition, à la perspective et, enfin, à la narration.

Le siècle du grand panneau

Le XVIIe siècle et la première moitié du XVIIIe sont l’âge d’or de l’azulejo narratif. Le bleu-et-blanc — héritier tant de la porcelaine chinoise d’exportation que de la gravure européenne — couvre des nefs entières d’églises de cycles hagiographiques, et emplit les palais de scènes de chasse, de bataille et de galanterie. Surgit la figure du mestre azulejador et, avec elle, des ateliers d’auteur : António de Oliveira Bernardes et son fils Policarpo élèvent le panneau à un virtuosisme scénographique qui rivalise avec la peinture à fresque.

L’azulejo baroque ne décore pas l’architecture : il en dissout les murs, les ouvrant sur des espaces illusoires qui prolongent l’édifice au-delà de ses limites.

Le tremblement de terre, l’industrie et la ville

Le tremblement de terre de 1755 et la reconstruction pombaline apportent un tournant pragmatique. L’azulejo devient plus sobre et sériel, au service d’un programme urbain. Au XIXe siècle, l’industrialisation et l’influence brésilienne généralisent la façade azulejée : pour la première fois, des maisons entières se revêtent de céramique, transformant des rues ordinaires en surfaces lumineuses et lavables.

Le XXe siècle lui rend son ambition artistique. Jorge Barradas, Querubim Lapa et, surtout, Maria Keil — autrice des panneaux des premières stations du métro de Lisbonne — réinventent l’azulejo comme art public moderne, bouclant le cercle entre le motif médiéval et l’abstraction contemporaine.

Comment regarder un panneau

Lire un azulejo, c’est prêter attention à trois choses en même temps : le module (l’unité qui se répète), la palette (qui date presque toujours la pièce) et la relation avec l’architecture qu’il revêt. Un panneau ne se comprend pas isolé du mur qu’il couvre — c’est pour lui, et pour lui seul, qu’il a été pensé.