Typologies
Cimetières historiques
Les cimetières historiques du Portugal : caveaux, mausolées et art tumulaire du XIXe siècle, des cimetières romantiques de la Lapa et des Prazeres au…
Les cimetières historiques constituent l’une des typologies les plus singulières du patrimoine bâti portugais : des cités des morts tracées à l’image des cités des vivants, où s’accumulent, dans un espace relativement réduit, architecture, sculpture, ferronnerie et céramique de grande qualité. Nés d’une réforme sanitaire du XIXe siècle, ils sont devenus, au fil de deux cents ans, des dépositaires de la mémoire familiale, du goût artistique et de toute une culture de la mort.
De l’église au plein champ : la réforme du XIXe siècle
Jusqu’au premier tiers du XIXe siècle, les morts étaient surtout ensevelis dans les églises, les chapelles et les cloîtres conventuels, ou dans les parvis qui les entouraient. L’accumulation des cadavres en plein tissu urbain constituait un grave problème de salubrité, aggravé par les théories miasmatiques alors dominantes. L’épidémie de choléra-morbus qui ravagea le pays en 1833 rendit urgente la création de grands cimetières éloignés des agglomérations.
La réponse législative vint en 1835, avec le décret qui créa officiellement les cimetières publics et interdit les inhumations à l’intérieur des églises et dans les lieux habités. La mesure fut renforcée par le décret du 28 septembre 1844, qui imposa le dépôt des restes mortels, moyennant licence sanitaire, dans des cimetières construits en plein champ. La réforme heurta de front la sensibilité religieuse populaire, qui voyait dans l’inhumation auprès de l’autel une garantie de salut : l’interdiction fut l’une des étincelles de la Révolution de Maria da Fonte de 1846, dans le Minho, où le refus d’ensevelir une défunte hors de l’église déclencha le soulèvement qui allait renverser le gouvernement de Costa Cabral.
Le cimetière du XIXe siècle naît, paradoxalement, d’une loi d’hygiène publique — mais il se convertit bientôt en scène du sentiment romantique, espace de méditation paysager où la bourgeoisie érige à la mémoire de ses morts les monuments les plus ambitieux de la ville.
Art tumulaire et programme symbolique
Les cimetières créés à partir de cette date — le Cemitério da Lapa, à Porto, tenu pour le plus ancien cimetière romantique portugais, celui d’Agramonte (réorganisé en 1869), et à Lisbonne les Prazeres et l’Alto de São João — s’organisent en avenues et rues arborées, bordées de caveaux de famille. Ces petits temples privés constituent un catalogue vivant des styles des XIXe et XXe siècles : du néoclassique au néogothique, du néo-manuélin à l’Art nouveau, mobilisant le goût historiciste du romantisme et des revivalismes.
L’ornementation obéit à un programme iconographique récurrent, où chaque motif a un sens précis : le sablier ailé et la faux évoquent le passage du temps et la finitude ; la chouette, la veille ; le pavot, le sommeil et l’oubli ; les urnes avec des larmes, les pleurs ; les couronnes de fleurs, la gloire éphémère. À cette grammaire symbolique répondent les meilleurs ciseaux et les ferronniers les plus habiles de leur temps, dans un dialogue entre la sculpture portugaise savante et le travail du fer forgé des grilles et des portails.
Parmi les pièces remarquables figurent le mausolée des ducs de Palmela, au Cemitério dos Prazeres — fréquemment cité comme le plus grand caveau privé d’Europe —, et le tombeau d’António Augusto Carvalho Monteiro, attribué au scénographe-architecte Luigi Manini, le même que celui de la Quinta da Regaleira. La monumentalité de ces ensembles n’est pas loin de celle qui anime la statuaire et les monuments commémoratifs érigés, à la même époque, sur les places des villes.
Un patrimoine à reconnaître
Longtemps dévalorisés comme de simples espaces fonctionnels, les cimetières historiques ont peu à peu été réhabilités en tant que biens culturels. Plusieurs ensembles ont déjà été classés — l’église et le cimetière de la Lapa, par exemple, comme Monument d’intérêt public — et, dans certains cas, les chapelles cimetériales elles-mêmes accueillent des noyaux muséologiques, comme celui installé dans la chapelle des Prazeres à partir de 2001. Ils s’inscrivent ainsi dans le cadre plus large des typologies du patrimoine bâti, comme témoignage matériel des attitudes collectives face à la mort et à la mémoire tout au long des XIXe et XXe siècles.
Questions fréquentes
- Quand sont apparus les cimetières publics au Portugal ?
- Les premiers cimetières extra-muros furent créés à la suite de l'épidémie de choléra de 1833, mais c'est seulement le décret de 1835 qui institua formellement les cimetières publics, interdisant les inhumations à l'intérieur des églises. L'obligation fut renforcée par le décret du 28 septembre 1844.
- Quel est le plus ancien cimetière romantique du Portugal ?
- Le Cemitério da Lapa, à Porto, est généralement considéré comme le plus ancien cimetière romantique portugais. Il fut créé en 1833, pendant le siège de Porto et l'épidémie de choléra, bien que sa bénédiction officielle n'ait eu lieu qu'en 1838 et que les premiers monuments somptueux datent de 1839.
- Pourquoi les cimetières du XIXe siècle sont-ils considérés comme un patrimoine ?
- Ils réunissent un ensemble remarquable d'architecture, de sculpture, de ferronnerie et de céramique dû à des auteurs savants des XIXe et XXe siècles, en plus d'un dense programme symbolique. C'est pourquoi ils sont aujourd'hui vus comme de véritables « musées de la mort » à ciel ouvert, plusieurs étant classés Monument d'intérêt public.